Les think tanks : chevaux de Troie du néolibéralisme ?

Alors qu’une obscure officine, le Conseil de Lisbonne, vient de publier une étude, reprise dans les médias, pointant illégitimité du triple A français –  afin de promouvoir un peu plus les politiques de régression sociale en cours – il est temps de se pencher sur ces entités nommées « think tanks » qui, après avoir pris le pouvoir sur l’expertise politique aux États-Unis, s’attaquent désormais à l’Europe. Comment fonctionnent ces think tanks ? Quels intérêts servent-il ? Quels sont leurs effets sur la gouvernementalité politique ? Éléments de réponse.

C’est Platon le premier qui, étudiant le problème de la République, avait fait dépendre la forme et la définition d’un régime politique de la manière dont étaient distribués en son sein les rapports entre savoir et pouvoir. Il en avait fait une question cardinale : pour lui, une République devait obéir à une certaine forme d’administration du savoir dans la cité. Défrichant en premier lieu comment il convenait de raisonner pour produire un jugement qui soit uniquement le produit de la raison et en cela susceptible d’atteindre à la vérité (dont dépendait le bien commun), il s’attelait ensuite à élaborer un plan d’organisation de la société qui permettrait à la raison sa plus grande diffusion dans une cité placée sous les auspices de la vérité. Il s’attachait à penser les modalités institutionnelles conditionnant une pratique de la raison préservée des contingences et des intérêts parasites, et s’interrogeait sur la place qui devait revenir à ses résultats, c’est-à-dire au savoir, dans le gouvernement de la cité. Il en arrivait à la conclusion, dont il n’est plus à faire la critique, du roi-philosophe.

La pensée politique de Platon, obsolète à bien des égards, nous rappelle cependant que de la place et de la manière dont l’élaboration du savoir procède dépend la définition du régime dans lequel vivent les hommes. Or, depuis quelques années en France, les rapports entre savoir et pouvoir ont été chamboulés par l’apparition d’un nouveau type de dispositifs, isomorphes avec les lignes de privatisation conduites par le néolibéralisme : il s’agit des think tanks. Ces derniers ont eu un rôle central dans la mise en marché du savoir qui s’est peu à peu mis en branle sous la présidence de Nicolas Sarkozy. De plusieurs manières.

Qu’est-ce qu’un think tank ? On peut définir génériquement les think tanks par trois critères : il s’agit d’abord de structures extérieures à l’État – une assise financière privée en est l’indice ; on a affaire d’autre part à des lieux d’élaboration d’idées à vocation politique (littéralement l’expression « think tank » se traduit par « boîte à idées ») ; enfin ce sont des structures dont l’activité est ordonnée à la recherche, en dernière instance, de l’influence politique : les think tanks entendent peser directement sur le champ politique – sur le débat politique (politics) comme sur l’action publique (policies). On  pourrait peut-être aussi les définir par la négative, afin d’affiner la taxinomie : à l’inverse des simples lobbies, ils traitent d’une multiplicité de sujets ; à l’inverse des groupes de pression ou des minorités organisées – caractéristique importante – ils ne manifestent jamais dans la rue. À l’inverse du réseau propre aux minorités agissantes, ils possèdent une façade publique. Enfin, pour les différencier des simples cabinets de conseils (consulting), on peut dire que la majeure partie de l’activité des think tanks n’est a priori pas orientée par des fins lucratives.

La pensée néolibérale, fondée sur l’axiome monétariste responsable de la privatisation -concomitante du démantèlement de l’État- qui gagne chacune des cités politiques à la surface de la planète (mettant en péril la notion même de cité), entretient des affinités électives évidentes avec ce genre de dispositifs où s’échangent savoir et pouvoir au gré des interconnections qu’ils engendrent entre des énoncés, des légitimités, des acteurs et des moyens financiers.

La prééminence de ce type de foyers d’expertise dans les diagrammes de gouvernementalité de type néolibéral est apparue d’abord aux États-Unis. Face aux crises successives subies par le paradigme manchestérien du « laisser faire/laisser passer » (la crise de 1929, les nécessités de la reconstruction après deux guerres mondiales), qui laissent le modèle socialiste s’installer durablement dans les structures de la cité au gré d’une politique dirigiste, fondée sur l’État-providence et la sécurité sociale, instruite de la doctrine keynésienne, les économistes d’obédience libérale vont se réorganiser au sein de lieux externes à l’État et à ses universités. Ces lieux vont trouver leurs moyens de subsistance non pas dans le financement public de la recherche garantie par l’État, mais dans les financements privés de quelques grandes fortunes, investisseurs privés et autres capitaines d’industrie.

Naît ainsi la Société du Mont-Pèlerin en 1947, en Suisse, à l’initiative de Friedrich Hayek, qui profite de la renommée que lui vaut à cette époque son ouvrage La Route de la servitude, sorte de manifeste anti-étatique acharné. On y retrouve entre autres Maurice Allais, Ludwig Von Mises ou Milton Friedman. La Société du Mont Pèlerin s’attelle rapidement à construire un réseau de think tanks ayant pour but, par une stratégie de dissémination des idées sous forme d’expertise disponible, de reconquérir le pouvoir poitique. Une cybernétique institutionnelle est rapidement mise sur pied : la SMP participe à la création, par l’intermédiaire d’Anthony Fisher, à la création de l’Institute of Economic Affairs en Angleterre, ainsi qu’à celle, par l’intermédiaire d’Erwin Feulner, de l’Heritage Fondation aux États-Unis. La première dispensera de l’expertise politique et des mesures stratégiques à Margaret Thatcher, participant à la fois de sa campagne et de son gouvernement ; la seconde remplira un rôle équivalent dans l’élection et la conduite du pouvoir de Ronald Reagan aux États-Unis, lui fournissant l’essentiel des réformes annoncées et entreprises sous son mandat. À l’origine des révolutions conservatrices qui dans les années 1980 ont renversé trente ans de progrès social mené par l’État-providence, on trouve donc des think tanks.

La technique politique think tank compte aujourd’hui, selon les observateurs, plus de 5000 unités reliées entre elles par une cybernétique (informations et financements) mondiale. L’Angleterre en dénombrerait plus d’un millier et Washington D.C. en concentrerait à lui seul plus de 1500. Ces organismes travaillent bien souvent de concert, échangeant des biens économiques, tactiques et symboliques. Cet écheveau coordonné travaille à l’unification du champ économique mondial, ainsi qu’à la subsomption subséquente du politique sous ses registres technologiques et normatifs. Aux États-Unis, il devient plus prestigieux pour un jeune chercheur de faire partie d’un think tank que de préparer un PhD. Les sommes qu’ils brassent sont considérables (environ 50 millions de dollars à l’année pour les plus importants – qui sont bien entendus tous conservateurs).

Les think tanks américains sont extrêmement actifs en Europe de l’Est. La chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS ont rendu disponibles au néolibéralisme des pays «sans État », souffrant d’une administration faible et désireux de se joindre au projet européen. Enfin, les institutions qui gouvernent l’Europe (dont proviennent environ les quatre cinquièmes des mesures législatives appliquées dans les États-membres) sont particulièrement perméables à l’influence infrapolitique des circulations énonciatives développées par les think tanks, anglais notamment.

Sans doute en raison de sa culture politique (conception jacobine et républicaine de la politique, en vertu de laquelle il ne doit pas exister de corps intermédiaire influent entre l’État et les citoyens), la France s’est jusqu’à récemment montrée peu accueillante envers ce genre d’acteurs. L’administration française est toujours demeurée relativement développée, l’État concentrant en son sein même les diverses institutions dédiées au savoir, qu’il s’agisse des institutions technocratiques de l’État-providence articulées aux problématiques de gouvernement, ou des institutions du savoir désintéressé soutenues par l’Éducation nationale, qui est toujours restée un service public fort. La France a bien plutôt connu le phénomène des clubs et des salons, bien étudié par Habermas dans L’espace public.

L’arrivées des think tanks « à l’américaine » dans le paysage français est à dater du début des années 2000, notamment sous l’impulsion de quelques grands patrons. Entre autres exemples, on peut citer l’Ami Public de Christian Blanc (ex-patron d’Air France), ou l’Institut de l’Entreprise de Michel Pébereau (ex-patron de BNP-Paribas). Mais c’est surtout l’Institut Montaigne, fondé en 2000 par Claude Bébéar (ex-patron d’AXA) comme un «espace indépendant d’analyse et de réflexion, libre de toute contrainte économique et politique », ayant pour objectif d’ « élaborer et diffuser des propositions concrètes de long terme sur les grands enjeux auxquels nos sociétés sont confrontées » (propositions qui font l’objet d’un « lobbying actif auprès des décideurs publics ») qui informe aujourd’hui le plus le champ de l’expertise politique. On y retrouve, à côté d’une multitude de grands patrons, des gens comme François Rachline (directeur général, professeur d’économie à Sc-po), Nicolas Baverez (économiste), Michel Godet (professeur au CNAM) ou Jean-Paul Fitoussi (professeur des Universités, Sciences Po, président de l’OFCE).

L’Institut Montaigne est exclusivement financé par les firmes du CAC 40 (pour un peu plus de 3 millions d’euros par an). Il dispose d’une puissance de feu importante, produit notes, études et rapports en série, contracte des stratégies de lobbying auprès des décideurs publics sophistiquées, dispose de créneaux médiatiques conséquents où des petites mesures sont égrenées, des idées avancées : ainsi pendant la campagne de 2007, l’Institut Montaigne a-t-il bénéficié d’un encart quotidien sur BFM TV. On pourrait également décompter le temps d’antenne approprié par ses intellectuels organiques.

Les atouts de ces entités sont triples : ubiquité, célérité, ergonomie. Les think tanks comme l’Institut Montaigne sont capables de produire de l’expertise sur tous les sujets et de diffuser cette expertise par de nombreux canaux – leur accès aux décideurs publics aussi bien qu’à l’espace public augmente sans cesse. De par les moyens dont ils disposent et leurs modalités de fonctionnement, semblables à celle d’une entreprise légère, les think tanks se montrent extrêmement réactifs : ils s’avèrent, quand ce n’est pas eux qui le façonnent directement, capables de coller à l’agenda public de manière extrêmement serrée. Enfin, ils ont développé toutes sortes de techniques de communication et de mise en ergonomie politique de leurs propositions, ce qui fait d’eux des interlocuteurs privilégiés des décideurs.

Dès lors, une nouvelle division du travail politique s’instaure : les partis politiques et leur personnel se tournent de plus en plus vers les jeux médiatiques du spectacle, s’appuyant dans leur communication sur les propositions de politiques publiques livrées avec les éléments de langage adéquats (les thinks tanks produisent de sortes de packs où se combinent politics et policies) élaborées sur le marché des think tanks. Lorsque l’on considère l’ensemble des propositions formulées dans le programme de l’UMP lors de la campagne présidentielle de 2007, il est frappant d’y retrouver en nombre important des idées élaborées par l’Institut Montaigne.

C’est donc une nouvelle économie du savoir qui se met en place doucement : les milieux économiques et financiers investissent dans des thinks tanks qui se mettent à la disposition de courants politiques favorables aux milieux économiques et financiers, et impulsent des politiques publiques où ces primo-investisseurs trouvent leur compte (ouverture de nouveaux marchés, baisse des prélèvements et du coût du travail, assouplissement de la législation…). Et l’on peut dire que les intellectuels qui dépendent désormais de ces entreprises de savoir, de manière à la fois économique et symbolique, sont directement au service non plus de l’État avec sa vocation républicaine, mais des grandes entreprises comme des acteurs financiers, avec leurs intérêts particuliers. Ce faisant, bien loin d’un savoir articulé aux critères de vérité qui lui sont consubstantiels, comme dans la cité idéale de Platon, le savoir politique obéit désormais aux logiques du marché. Réifié, il devient une marchandise, l’idéologie redevient un business et les politiques publiques se dérobent de plus en plus à l’examen de la raison publique, s’affranchissant largement des prérogatives du bien commun.

Terminons sur un exemple simple : l’Institut Montaigne, entre autres mesures favorables au marché (ce qu’il appelle programme de « modernisation ») a largement contribué à la réforme des universités engagée par la loi LRU. Parmi les actionnaires de l’Institut Montaigne, on trouve bien évidemment l’assureur AXA. Or, dans l’un des pôles universitaires les plus avancés sur les voies managériales de l’autonomisation, à savoir l’École normale supérieure de Lyon, un grand nombre de thèses directement financées par AXA ont été proposées aux étudiants. Bien entendu, c’est l’assureur qui choisissait les thèmes de ces thèses, écartant d’emblée ceux qui ne permettaient pas d’appréhender la «gestion des risques futurs». Grâce au lobbying et à l’habileté de son think tank, AXA s’est donc introduit donc dans la recherche publique et risque bien de capitaliser un certains nombre de savoirs (démographiques, sociologiques, etc…) qui seront du même coup exclus de l’université publique. Des savoirs tout simplement privatisés.

Les think tanks agissent ainsi sur la forme d’une société de deux façons : de par leur simple existence, pratique, performante, ils créent un appel d’air, un nouvel espace de production en passe de dépasser les autres modalités d’administration du savoir dans la cité ; de par les propositions particulières qu’ils formulent et défendent, comme la privatisation des universités, ils imposent et généralisent une nouvelle rationalité dans l’exercice de la recherche et de l’expertise. Ils se trouvent ainsi dans une position nodale au sein d’une gouvernementalité de type néolibéral.

Les sociologues anglais et américains sont beaucoup plus en avance que leurs collègues français sur les effets induits par la mise en usage politique généralisée des think tanks : que ce soit dans les rapports produits dans leurs labos ou bien dans la bouche des intellectuels médiatiques qui leur sont rattachés, l’expertise a cessé d’être neutre et désintéressée, nous disent-ils. Bien au contraire, elle serait désormais surinvestie de stratégies politiques. Morcelant de plus en plus l’intelligibilité de l’espace public, le savoir politique serait désormais soumis à des rapports de force qui n’ont plus rien à voir avec des rapports de vérité.

De quel nom, dès lors, qualifier un régime dont les énoncés ne sont plus réglés sur les méthodes, universelles, de la vérité mais sur celles, particulières, de l’efficacité économique ?

(Article publié dans le dernier numéro de la revue de philosophie politique Cités, n° 47-48, novembre 2011. Disponible également sur Cairn.info)

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