Ali Ferzat, journaliste de l’année

Créé en 1992 par Reporters sans frontières « afin d’encourager et surtout de faire reconnaître le travail des médias et des journalistes qui œuvrent au quotidien pour la défense de la liberté de la presse dans le monde », le prix pour la Liberté de la presse a été décerné ce soir au journaliste syrien Ali Ferzat, dessinateur aux mains brisées. En l’absence de l’intéressé, c’est son ami Plantu qui a reçu le prix, avec la promesse de lui transmettre.

« Ali Ferzat est très connu dans le monde arabe, où ses dessins sont repris dans plusieurs titres de presse. Souvent, quand j’accueille des jeunes, des Terminal ou des Troisième, et que l’on parle de résistance, ils pensent automatiquement à la Seconde Guerre Mondiale. Mais les dessins d’Ali Ferzat, c’est ça la résistance aujourd’hui. Une anecdote qui signale son courage : il y a trois mois, il m’envoie un dessin caricaturant Bachar Al-Assad. Je lui demande si c’est bien Bachar Al-Assad qu’il a dessiné. « Oui » me répond-il. Je lui demande alors où il se trouve : « A Damas » me répond-il, le plus tranquillement du monde » raconte Plantu.

Plantu montrant un dessin d'Ali Ferzat, lors de la remise du prix RSF pour la liberté de la presse © C. Sénéchal

« Ces dessinateurs qui ont le courage de raconter la corruption et les révoltes en cours, avec la poésie et la verve du monde arabe, alors qu’ils sont au cœur de la répression et à bout portant des sbires du dictateur Bachar Al-Assad nous donnent une grande leçon. Rappelez-vous que les sbires d’Al-Assad ont saisi Ali Ferzat, durant l’été, avec un sac plastique, l’ont brûlé avec des cigarettes avant de lui briser les phalanges avec un marteau. Merci à Reporters sans frontières, avec toute leur logistique, de maintenir notre conscience éveillée sur la question démocratique cruciale qu’est la liberté de la presse, et de nous informer sur ce qu’il advient de ces dessinateurs » ajoute-t-il.

Ali Ferzat est né à Hama en 1951. Dès l’âge de 14 ans, il devient caricaturiste pour le quotidien Al-Ayyam. Un métier qu’il commence à exercer en 1969 pour le quotidien gouvernemental Al-Thawra, avant d’entamer des études à la faculté des Beaux-Arts de Damas une année plus tard, et ce jusqu’en 1973.

Pendant la seconde moitié des années 1970, il collabore avec le quotidien pro-gouvernemental Tichrine, où ses caricatures sur le conflit israélo-palestinien lui apportent une stature internationale et une reconnaissance toute particulière dans le monde arabe. En 1979, il remporte le premier prix du Festival international intergraphique de Berlin et en 1980, Le Monde commence à publier son travail dans ses colonnes.

Son anti-conformisme lui vaut de sérieuses hostilités : en 1989, Saddam Hussein le menace de mort suite à une exposition de certaines de ses caricatures à l’Institut du Monde Arabe. Pendant longtemps, il lui sera interdit de se rendre dans des pays tels
que la Jordanie, l’Irak ou la Libye. Au cœur de la controverse, une caricature représentant un militaire conférant des décorations à des citoyens affamés, en lieu et place de nourriture.

Profitant de la relative ouverture du régime suite à l’arrivée de Bachar Al-Assad au pouvoir, il crée en 2000 le premier quotidien privé indépendant sous le régime baassiste : Al-Doumari. Provocateur, il fera de cette publication une revue satirique que les autorités interdisent 3 ans plus tard.

Du népotisme à la torture, il s’est inspiré de l’actualité de son pays. Son œuvre comprend plus de 15 000 caricatures. Les mouvements de protestation et la vague de répression sont au cœur de son travail au printemps 2011, ce qui lui a valu d’être agressé par les forces de sécurité le 25 août dernier : alors qu’il vient de publier un dessin satirique sur la justice syrienne, un groupe d’hommes masqués l’attrape au sortir de son atelier et l’embarque de force dans une camionnette pour le tabasser. Il est ensuite abandonné gisant sur le bord de la route, avant d’être recueilli par des passants, qui l’emmènent aussitôt à l’hôpital.

Selon un de ses amis qui lui a rendu visite et qui témoigne dans le quotidien libanais L’Orient le jour , le caricaturiste a les doigts et le bras droit fracturé, un début d’hémorragie à la poitrine et l’œil gauche très abîmé. «Le dessin, c’est mon destin. Je continuerai mon œuvre en dépit de l’agression que j’ai subie», a indiqué le caricaturiste à son ami. Il raconte que deux de ces agresseurs criaient : «Frappez-le aux mains pour qu’il arrête de dessiner et d’attaquer ses maîtres.» Depuis l’agression, son site web ne fonctionne plus.

Ali Ferzat a ensuite fui Damas pour se réfugier au Koweït, où il réside actuellement.

TRISTE SYRIE

Classée 173e sur 178 pays dans le dernier classement mondial de la liberté de la presse, la Syrie demeure un enfer pour les journalistes. Sensible au printemps arabe, les populations syriennes en révolte depuis mars 2011 ont attisé une répression ferme de la part des autorités de Bachar Al-Assad, une violence qui vise tout particulièrement les divers acteurs de l’information, entravés dans leur tâche.

Plus de 15 000 personnes ont été arrêtées, parmi lesquelles de nombreux journalistes et blogueurs. Le recours à la torture est systématique. Les autorités ont renforcé leur contrôle des moyens de communication, délivrant à discrétion les visas pour la presse étrangère, donnant à sa cyber-armée un rôle de plus en plus central pour surveiller la Toile. Propagande pro-régime, diffusion de fausses informations, hacking de boîtes e-mail et des comptes des réseaux sociaux, etc. Les autorités s’engagent dans une véritable bataille de la désinformation.

UN HEBDO CONTRE LA JUNTE

C’est l’hebdomadaire birman Weekly Eleven News, l’un des 5 titres appartenant au groupe Eleven Media, qui reçoit le « prix du média de l’année », des mains du romancier Jean Rolin. Il est dirigé par Wai Min Phyo. « Ce journal publie fréquemment des articles sur les sujets jugés « sensibles » par les autorités et les autres médias, et donc susceptibles d’être censurés par le gouvernement. Ses journalistes risquent la prison pour la publication de ce type d’in- formations. Dernier exemple en date, lors des inondations de Mandalay (au nord de Naypiyidaw) en août 2011, le journal a couvert les événements malgré les injonctions des autorités à l’encontre des médias privés, qui ne voulaient pas que cette catastrophe humanitaire s’ébruite » explique Jean-François Julliard, le secrétaire général de Reporters sans frontières. Un conscience professionnelle qui coûte chère : les journalistes ont été arrêtés et Weekly Eleven News interdit de publication pendant plusieurs semaines.

Les rédacteurs en chef de Weekly Eleven News reçoivent le prix RSF du média de l'année © C. Sénéchal

Lors des élections législatives de novembre 2010, le journal a tenté de consacrer des articles aux irrégularités du scrutin. Le bureau de la censure ne lui en a pas laissé l’opportunité. Weekly Eleven News avait alors publié ses articles sur son site web – violant de ce fait l’Electronic Act et s’exposant à de graves conséquences. Plusieurs de ses journalistes ont été arrêtés. Certains ont reçu des menaces. Le site web a été bloqué.

174e sur 178, la Birmanie est l’un des pays les plus répressifs envers la presse. Au moins 25 professionnels des médias sont actuellement derrière les barreaux. Reposant sur un réseau de correspondants locaux qui travaillent dans le plus grand secret, les médias en exil, tels que la Democratic Voice of Burma, Irrawaddy et Mizzima News, sont les principales sources d’information indépendantes. Depuis le mois d’avril, le gouvernement multiplie les signes d’ouverture mais se refuse encore à des changements forts en faveur de la liberté de la presse.

« Nous pensons à tous nos collègues birmans encore emprisonnés. Nous leur dédions ce prix » ont réagit les deux rédacteurs en chef de Weekly Eleven News présents à la cérémonie. « Notre persévérance semble petit à petit porter ses fruits : le régime en Birmanie commence à s’ouvrir doucement sur ces questions » ont-ils ajouté.

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