Un voyage avec Jean-Luc Mélenchon

Le candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle était en déplacement les 23, 24 et 25 janvier 2012, en Franche-Comté. Au programme : visites d’usines en pleine délocalisation, rencontres avec des syndicalistes et meeting au Palais des Sports de Besançon. Carnet de route, embarqué avec Jean-Luc Mélenchon et son équipe.

TGV 6705, Gare de Lyon. Départ. 17h 23

Alors qu’une pluie fine brouille la tombée de la nuit, nous prenons place dans le train qui de Paris doit nous emmener en Franche-Comté. Développé presque exclusivement autour de la production automobile, cette région constitue un bassin d’emploi industriel aujourd’hui sinistré par la dépression économique : chômage supérieur à la moyenne nationale, taux d’emploi précaire record…

Jean-Luc est d’humeur régulière. Il sort à peine d’une séance photo : des prises pour les affiches de campagne. Stéphane Burlot, notre photographe, règle son objectif sur les caténaires affutés qui brisent le paysage urbain, ajuste l’isométrie, la profondeur de champ. Entouré, Jean-Luc discute du plan de licenciement en cours chez Peugeot : il doit se rendre sur le site de Sochaux le lendemain.

TGV 6705 – 19h00

Jean-Luc commence à travailler son discours, pense à des images, des références. Nous parlons même dessins animés, échangeons des plaisanteries. Léger retour en enfance. Puis, studieux à nouveau, Jean-Luc reprend ses notes, décline ses formules, dessine les séquences de son allocution, sous-pèse les mots, stylo à la main. Lentement sa pensée se condense, des contours se fixent. Chaque rassemblement est l’occasion de faire avancer le récit politique. La campagne de Jean-Luc Mélenchon n’est pas affaire de répétition linéaire : c’est un développement.

TGV 6705 – 20h07
Des voyageurs suisses nous adressent la parole : ils offrent une tablette de chocolat à Jean-Luc, « pour l’aider à tenir pendant la campagne ». Ils évoquent l’émission du 12 janvier, Des paroles et des actes : « Il a été très convaincant. Les gens commencent à le découvrir chez nous ; il ne laisse pas indifférent, il est courageux. Nous lui souhaitons beaucoup de réussite pour la suite ». Au dehors, les lumières de Dijon s’estompent. Un retard de 20 min est annoncé par les hauts-parleurs du wagon. Concentré, Jean-Luc replonge dans son discours.

TGV 6705 – 20h31
Discrète, une journaliste de l’Huma vient s’asseoir, pour discuter : prolixe, le candidat livre son analyse de la situation politique, les effets d’écho qui s’entrecroisent avec le Front national, les seuils et bascules qui toujours découpent le débat public, les inconstances idéologiques de François Hollande, de François Bayrou.

Il parle aussi des déplacements, des rencontres avec les syndicalistes, desquelles il « retire des dizaines de mots d’ordre, de formules, d’angles »… et, en tant qu’homme, « une émotion particulière ». De ces contacts humains, il puise une matière « qu’aucune fiche, aucun livre, aucun reportage ne lui apportera jamais », confie-t-il, voix basse. Des contacts qu’il entretient bien au-delà des lumières partielles du système médiatique : des amitiés qui perdurent, souvent.

TGV 6705 – 20h52
Un texto interrompt l’entretien : sa petite fille, qui regarde les marionnettes des Guignols clamer « François président ! », vient de s’écrier à son tour : « Mais non, Jean-Luc
président ! »

Belfort – 21h00
Nous arrivons en gare de Belfort : « à cheval ! », s’exclame Jean-Luc.

Mardi 24 janvier 2012

Mandeure – 9h15
Nous arrivons à l’usine PSA – spécialisée dans la production des scooters – de Mandeure, dans la banlieue de Sochaux. De nombreux journalistes nous accompagnent. L’air est froid, des volutes blanches s’échappent en bataille de leur cohue impulsive. Peu de monde alentour : la direction a décidé de mettre les salariés du site au chômage technique pour la journée.

« Bien joué, je suis fier de toi !  » : Jean-Luc étreint Vincent Adam, le camarade qui avait bloqué Marine Le Pen devant les grilles de l’usine PSA de Sochaux, la semaine dernière. Quelques chasubles fluorescents s’amoncellent, celles des syndicalistes : après les encouragements fraternels du secrétaire local de la CGT, Jean-Luc prend la parole. Il fustige d’abord l’attitude de la direction du site, « qui a peur de la parole politique qui se présente aujourd’hui, qui ne veut pas admettre qu’il existe des solutions politiques aux délocalisations qui détruisent l’emploi et font pression à la baisse sur les conditions de travail dans la région ». 200 emplois sont ici directement menacés. Déterminé, le candidat affirme venir « relayer la parole qui ne transige pas, celle qui ne cède pas, celle des syndicalistes, des salariés qui résistent ». Grave, il met en garde contre « le venin du Front National », auquel il oppose « les anticorps de la fraternité ». Les drapeaux rouges s’animent, claquent.

« Merci de m’avoir invité », lance enfin Jean-Luc, provoquant un légère dispersion des caméras. Une brèche dans laquelle il s’engouffre pour discuter d’homme à homme avec les salariés présents, là, en bleu de travail, des gueules rugueuses, des mots poignants, une détresse portée, digne. « On est avec vous ! Tenez-bon », leur crie-t-il en s’éloignant. Une caméra s’installe alors face à l’un des ouvriers : « Il est le seul qui a compris la situation. Nous avons beaucoup d’espoir en lui », avoue-t-il, touché par les mots clairs du candidat.

Mandeure – 10h15

Nous arrivons dans une salle communale pour un débat avec des responsables syndicaux et des salariés de l’automobile. À de nombreuses reprises, Jean-Luc s’arrête pour discuter avec les gens venus l’accueillir en nombre, venus lui parler des retraites qui s’éloignent, des pensions qu’ils attendent encore : ils ont leurs annuités mais doivent patienter quelques années de  plus… Conséquence de la réforme de 2010. Bonhomme, l’un d’entre eux offre un pot de miel maison à Jean-Luc, pour que sa voix « qui sonne vrai, tienne le coup ». Dans la foule, une femme aux yeux d’un bleu profond raconte qu’elle n’espère plus grand chose du PS, que seul le Front de gauche a pris la mesure de cette précarité qui s’accroît « pour les séniors comme pour les jeunes », qu’elle est venue chercher un peu « d’espoir politique ». Elle et son mari n’ont pas soixante ans. Ils doivent se débrouiller pour joindre les deux bouts avec moins de 1000 euros par mois, 1000 euros par mois à eux deux. « En douce, Nicolas Sarkozy a supprimé l’allocation équivalent retraites (AER) qu’on nous avait promise pour nous inciter à laisser la place aux jeunes. En fait, ils ont supprimé les postes » explique-t-elle, les yeux voilés par la tristesse, une sorte de lassitude.

Près de 200 personnes sont réunies dans la salle. Bruno Lemerle, le secrétaire général de la CGT Peugeot, partage une accolade chaleureuse avec Jean-Luc et s’exprime le premier : « Ici, l’intérim est utilisé de façon systématique, s’indigne-t-il. Partout, des intérimaires se relaient d’usines en usines, alternant les périodes de chômage {…} Les conditions du travail se dégradent : les accidents se multiplient. PSA mène une politique de casse et de marges indécentes. L’externalisation dans les entreprises est un prétexte, un tremplin pour la délocalisation {…} On nous met en concurrence avec des systèmes sociaux et environnementaux qui sont totalement différents, des systèmes low-cost. {…} On attend beaucoup du Front de Gauche » conclut-il avec entrain.

Cyril Keller, secrétaire de l’union Locale CGT, enchaîne sous les yeux attentifs du candidat du Front de gauche, dont le regard l’encourage :  » La pénibilité augmente et les employeurs se dédouanent de toute responsabilité. On n’a plus de traçabilité des décisions, des directions. On a besoin d’être aidés par des politiques qui remettent des règles. Faute de moyens, le code du travail n’est plus respecté » explique-t-il.

Jean-Luc prend la parole à son tour :« C’est la première fois que les syndicats participent à des réunions politiques, c’est un fait historique qui prouve bien qu’il se passe quelque chose. Il y a de la fraternité entre nous, parce que notre programme politique est construit sur vos constats » adresse-t-il, respectueux, aux nombreux syndicalistes venus l’écouter. « Il faut combattre les politiques austéritaires qui veulent créer un marché du dénuement : ce que vous n’obtenez pas par le bien commun, vous devez vous débrouiller seul pour l’avoir. De l’argent, dans le pays, il y en a. Il suffit de mener une politique de relance par la planification écologique pour le redistribuer, le remettre dans l’économie réelle » affirme-t-il avec solennité. « Nous devons changer la distribution du pouvoir dans l’entreprise. Il n’est pas normal que le financier qui arrive le dernier ait le pouvoir de tout casser » poursuit-il, sans notes ni pupitre, debout face aux gens venus là reprendre souffle. Silencieuse, la salle écoute.

Enfin, le candidat du Front de gauche rend un hommage passionné au jeune homme rencontré ce matin, celui venu porter la contradiction à Marine Le Pen la semaine dernière. Un frisson d’applaudissements traverse alors l’assistance, où le micro se promène désormais : les gens prennent la parole, posent quelques questions, mêlées d’appréhension comme de fierté. Des femmes, des hommes, de longues années de travail, le constat de la précarité, de la démoralisation ambiante qui mine les chaînes, les ateliers, les bureaux – l’entreprise. Et l’isolement. Pierre Laurent, présent lui aussi, répond patiemment, indique les voies de l’espoir, celles de la lutte.

Belfort – 13h20

Après un déjeuner collectif partagé à la cantine de l’entreprise Alstom en compagnie des salariés, nous rejoignons une rencontre intersyndicale. Vif, le pas intrépide de Jean-Luc déborde la cohorte des journalistes, qui forment une drôle de troupe mobile au milieu des immenses esplanades bordées de bâtiments d’usine.

Jacques Rambur, secrétaire général de la CGT Alstom, entame la rencontre avec un enthousiasme communicatif :  » La pauvreté s’installe parmi nous. L’espoir porté par le Front de Gauche est fort, sois le bienvenu » adresse-t-il à Jean-Luc, en guise d’introduction. « Les gens réunis ici sont des résistants. Ta présence parmi nous était indispensable », poursuit-il. D’autres prennent la parole… Puis vient le tour de Mazouz, responsable CGT des cheminots, qui se lève. Sa voix d’abord émue, tremblante, s’affirme peu à peu, allant son chemin, prenant souffle, courageuse, aux côtés de Jean-Luc qui porte vers lui des yeux fixes, impressionnés. Et de conclure vaillamment : « La crise c’est eux, la solution c’est nous ! »

Belfort – 15h45

Nous arrivons sur un site d’ouvrage du groupe Alstom. Jean-Luc s’approche d’un train à grande vitesse flambant neuf, l’œil fasciné : « C’est tellement beau, c’est de la technique, de l’intelligence humaine », insiste-t-il à voix basse. Nous rencontrons la direction du groupe, d’apparence accueillante, baignant dans ce style feutré que cultivent les cadres des grandes entreprises. Nous apprendrons plus tard que la direction du site a menacé les salariés qui viendraient voir Jean-Luc. S’ils descendent saluer, ils ne seront pas payés. Concentré, subtil, le candidat interroge sur les technologies, les process de production, les matières premières, les marchés, les débouchés…

Nous partons ensuite visiter l’atelier : casques et chaussures de sécurité requises. D’immenses turbines fraîchement découpées nous font face. Admiratif, Jean-Luc les contemple longuement, échange quelques mots avec des ouvriers fiers de leur travail. Certains observent de loin, il voudraient venir mais redoutent les représailles de leur direction. D’autres restent là pourtant, coûte que coûte :  » Les ailettes de turbine qu’on produit ici, c’est du travail de forçat. Il veulent encore accélérer les cadences, au détriment de la qualité, de la sécurité aussi. C’est du suicide. Nous sommes des artisans… tout cela est voué à disparaître » se désole l’un d’eux. « Nous avons un joyau de l’industrie française ici, la main de l’homme est là. Mais le métier d’ouvrier se perd » regrette-t-il, avant de se tourner vers Jean-Luc, les yeux brillants :  » C’est la première fois qu’un candidat vient nous voir  » confie-t-il. Bouleversé, Jean-Luc adresse des encouragement fraternels à tous, les entoure du bras, ses yeux énervés cherchent quelque chose… sa pensée se bouscule. C’est la révolte qui tient debout. Il pense sans doute déjà au grand discours qu’il doit donner ce soir, un hommage à tous ceux qui se sont battus pour le rencontrer aujourd’hui, battus pour l’aider à porter les principes humains essentiels auxquels il redonne vie dans ce moment politique particulier.

Besançon – 20h00

Le meeting de Besançon commence. Jean-Luc Mélenchon, Pierre Laurent et Clémentine Autain fendent la foule réunie dans le Palais des Sports de Besançon. Debout, les 4 500 personnes scandent « Résistance, Résistance, Résistance ! » avec une ferveur inouïe.

Besançon – 22h15

« Écoutez ce mot de Victor Hugo : « le pavé est le plus excellent symbole du peuple : on lui marche dessus jusqu’à ce qu’on se le prenne sur la tête » ». Jean-Luc termine un discours magistral, alors que l’émotion submerge la salle – une buée joyeuse monte dans les yeux des hommes et des femmes qui continuent de chanter « Résistance ! Résistance ! Résistance ! » quand bien même l’Internationale et la Marseillaise ont cessé de sonner. Quatre Daltons, qui s’étaient immiscés devant la scène, remettent une feuille à Jean-Luc, sur laquelle on apprend qu’ils sont artisans pour trois d’entre eux, informaticien pour le quatrième : 66 ans, 62 ans, 52 ans et 29 ans. Sur cette feuille il est écrit : « malgré la diversité de nos opinions politiques, nous avons choisi Jean-Luc Mélenchon, parce qu’il faut soutenir celui qui demande beaucoup pour que nous soyons un peu respectés ».

Mercredi 25 janvier 2012

Besançon – 1h00

Nous arrivons à l’Hôtel. Quelques minutes plutôt, nous partagions un repas avec des camardes du coin. Il est temps de se reposer un peu.

Besançon – 25 janvier – 8h30

Nous prenons notre petit déjeuner. Jean-Luc parle de la Rome Antique, de son histoire, des rapports de force et des hiérarchies politiques qui s’y dessinaient, s’y renouvelaient, dont l’écho nous parvient encore. Nous apprenons, encore et toujours. Jean-Luc transmet.

Besançon – 25 janvier – 9h30

Nous arrivons à la gare avec une heure d’avance. Nous épluchons joyeusement la presse, observons avec malice le décalage médiatique qui persiste, la réalité qui échappe. Trois jeunes gens en partance pour Paris s’approchent timidement pour saluer Jean-Luc : ils vont voir les Black Keys, un concert de rock.

Dans le train qui nous ramène vers Paris, Jean-Luc admire le paysage, des vallons caressés par le brouillard.

Paris – 25 janvier – 12h37

Nous retrouvons Paris.

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